Le Turner Prize se déroule chaque
année en Angleterre depuis 1984 ;
c’est l’une des récompenses les plus
célèbres accordée aux artistes
contemporains britanniques.
Ce prix est depuis toujours
extrêmement controversé, puisqu’il
s’intéresse bien plus aux formes
avant-gardistes de l’art
contemporain qu’à ses manifestations
plus conventionnelles.
L
a Tate Britain s’engage à exposer
chaque année les artistes nominés ;
il s’agit cette fois de Richard
Billingham, Martin Creed, Isaac
Julien et Mike Nelson.
La cérémonie d’attribution du prix
s’est déroulée le 9 décembre dernier
et a été retransmise en direct sur
Channel 4, sponsor de l’événement.
C’est la sulfureuse Madonna qui a eu
l’honneur d’annoncer le lauréat – sa
présence ajoutant encore à l’aspect
polémique de ce prix, d’autant plus
qu’elle a eu le temps de déclarer
(en anglais dans le texte) : « A une
époque où le politiquement correct
est surévalué par rapport à
l’honnêteté, je voudrais juste dire
: Right on motherfucker ! ». Channel
4 n’a pas eu le temps, à son grand
regret sans doute, de censurer la
phrase…
Quoiqu’il en soit, le Turner Prize
a été décerné à Martin Creed, dont
l’œuvre exposée à la Tate Britain a
déjà fait couler beaucoup d’encre.
Il s’agit d’une salle complètement
vide, où seule la lumière s’allume
et s’éteint toutes les trente
secondes, intitulée « The Lights Going On and Off ». C’est donc une
œuvre qui ne pouvait que déconcerter
le public mais aussi parfois les
observateurs les plus avertis.
Martin Creed s’est contenté d’un «
Thanks very much » lors de la
cérémonie, réponse minimaliste
correspondant à une œuvre qui l’est
au moins autant.
L’artiste est connu pour avoir
auparavant exposé des boules de pâte
adhésive collée aux murs, mais aussi
des fragments de papiers chiffonnés.
Issu de la tradition de l’art
minimal et conceptuel, il travaille
également avec des phrases
présentées sous la forme de néons et
accrochées sur certains bâtiments :
ce fut le cas en 2000 sur le devant
de la Tate Britain, où l’on pouvait
lire « The whole world + the work =
the whole world ». Cette assomption
résume bien la position de
l’artiste, qui réduit la valeur de
l’œuvre à néant.
De ce point-de-vue, il est
logique que Martin Creed choisisse
d’examiner le monde tel qu’il est
plutôt que de le recréer ou de
tenter d’en créer un nouveau. Cet
antimatérialisme rejoint bien sûr la
position de l’art conceptuel qui est
la sienne, selon laquelle l’idée est
plus importante que l’objet créé. Il
nous renvoie à la « Fontaine » de
Duchamp, où le concept dépasse le
faire.
Martin Creed n’aime pas devoir
expliquer son travail, croyant au
pouvoir du mystère, ce qui augmente
l’aspect troublant, voire dérangeant
de son œuvre aux yeux de certains.

Martin Creed est conscient du
fait que la première idée pouvant
venir à l’esprit du spectateur est «
N’importe qui peut le faire ». Et
c’est justement cela que beaucoup
lui reprochent, oubliant que
l’époque du travail bien fait, de
l’artisan génial, est révolue depuis
belle lurette.
Ainsi, des « Stuckists » ont
manifesté lors de la cérémonie
contre le fait que les peintres
soient exclus du Turner Prize,
affirmant dans leur manifeste que «
le seul artiste qui ne court pas le
risque de remporter le Turner Prize
est Turner » et proposant que « le
Turner Prize soit renommé Prix
Duchamp pour la destruction de
l’intégrité artistique ». Une
artiste qui rejetait l’œuvre de
Martin Creed est allée voir l’œuvre
à la Tate Britain pour y lancer des
œufs. Un site internet est apparu
(plein d’humour cette fois-ci) pour
proposer aux internautes de créer
eux-même leurs œuvres « à la Martin
Creed » grâce au « Creedalizer »
(www.informationwantstobefree.com/creedalizer/).
Le débat en cours au sujet de
l’œuvre de Martin Creed renvoie à un
débat plus général, à savoir celui
qui déchire depuis des années le
milieu de l’art contemporain et crée
un fossé entre ses partisans et ses
détracteurs. Il est semblable aux
controverses qui ont lieu en France
(je ne citerais pas de noms puisque
les uns et les autres sont bien
connus), entre ceux qui aimeraient
qu’on leur serve le sens d’une œuvre
sur un plateau de préférence
figuratif ou réaliste, et les
autres.
Il serait grands temps que ces
débats s’amenuisent pour que l’on
juge les œuvres avec plus de
discernement, en allant au-delà de
ces conflits qui réduisent les
œuvres à de simples prétextes
vis-à-vis du « pour ou contre l’art
contemporain ». Et cela passe bien
sur par l’ouverture du public à ces
formes d’art, certes peu engageantes
a priori… l’exposition des nominés
du Turner Prize à la Tate Britain a
sans doute au moins le mérite d’y
avoir contribué.
Florence Cheval