| |
L’exposition
de La Villette, que l’on peut qualifier de réussite autant par sa
qualité que par son succès public, s’est achevée à la fin du mois
d’août. Est-ce pour vous l’heure d’un premier bilan ?
Après
La Villette, tout semble décevant, même par rapport à l’exposition
que j’ai présentée au Festival Visa pour l’Image de Perpignan en
septembre (photographies couleurs d’un camp de vacances d’enfants en
Crimée, ndlr). C’est une exception pour un photographe, et ce sera sûrement
une nostalgie longtemps parce que c’est un des rares lieux qui a des
moyens et qui propose une scénographie aboutie. Que l’on aime ou pas
les différents photographes présentés, Jane Evelyn Atwood (Trop de
peines, femmes en prison) que j’ai beaucoup appréciée, Michael Von
Graffenried (Algérie, photographies d’une guerre sans images) pour
lequel je suis moins sensible, il s’agit toujours d’une démarche
exigeante. Une exposition de cette ampleur, il faut que je l’oublie
pendant un moment.
Avez-vous
pris le temps d’une mise à distance par rapport à votre travail ?
Il
faudrait maintenant que je me démarque de ce que l’on a dit sur
l’expo et qui est vrai, ce côté ethno-documentaire où se dilue le
propos sur la photographie. Je me définit avant tout comme photographe.
L’ambiguïté n’a pas prise chez les gens qui connaissent mon travail
ou les critiques de presse.
Malheureusement, pour certaines personnes,
c’est de la photo jolie mais de l’ethnologie, et là je hurle. J’ai
l’habitude de dire que Lévi Strauss est un très bon ethnologue, mais
un très mauvais photographe. Il a fait de la bonne photographie
d’ethnologie, mais si on oublie son nom et que l’on expose ses photos,
ça n’a aucun intérêt en terme d’esthétique photographique. Ces
nuances sont très difficiles à expliquer à des gens qui ne sont pas
dans le milieu de la photographie. Je suis partie avec un regard de
photographe. C’est une évidence, et il suffit de regarder les clichés.
Pour pousser l’ambiguïté un peu plus loin, j’aime bien l’idée
d’amener des objets, des photos d’archives...
Il
est vrai que l’ambiguïté se pose précisément ici. Les objets de
collections muséales, les photos d’archives, tout cela appuie le propos
ethnologique ...
C’est
vrai, et en même temps c’est ce qui me plaît vraiment et j’ai envie
de continuer. Tant pis pour les étiquettes, après tout ! A propos de
cette histoire de rencontre avec des peuples, et quand je vois des objets
extraordinaires dans des musées, des vêtements en intestins de morses,
des os gravés que l’on ne peut trouver au Musée de l’Homme à
Paris, j’ai le désir de les montrer au public afin que l’on parle de
ces cultures. En général les expositions sur les peuples comportent des
vêtements, des objets, éventuellement des photos d’archives
minuscules, mal tirées, placées au dessus du costume pour prouver que
des vrais humains le portent là bas ! A l’inverse, il y a des
expositions de photographes où seules leurs photos comptent. Je suis donc
ravie de lier ces deux approches.
Comment
s’est déroulé le travail à La Villette ? Est-ce vous qui les avez
contacté ?
Oui.
Dans le cadre de leur travail sur les minorités dans le monde, les
Navajos, les Tibétains, ils étaient partis sur l’idée des peuples du
Grand Nord, les Inuits du Groenland. Mais ils se sont vite aperçus que ce
thème avait déjà été traité plusieurs fois. Pour ma part, j’avais
déjà commencé les voyages et c’est à ce moment que je leur ai proposé
mes carnets de photographies. Ce qui les a amenés à s’intéresser aux
indiens de Sibérie.
Au départ, j’avais envie de reprendre le parcours de la Route des
Tsiganes, où l’équipe de la Villette avait fait venir des représentants
des communautés. Mais Claude Archambault, chef de projet, m’a répondu
qu’en dehors des artistes ayant quelque chose à montrer, on ne montrait
plus Minit l’esquimau au musée depuis le début du siècle ! On ne
vient plus voir comment chasse l’indien du grand Nord.
Effectivement,
le problème s’était présenté lors de l’exposition sur l’art
aborigène, où certains visiteurs s’étaient montrés choqués, pensant
que les aborigènes étaient là comme au cirque...
Ce
qui prouve la complexité de la démarche. Nous aurions pu faire venir des
danseurs, des artistes, mais le processus était trop lourd à mettre en
place. Il a donc été décidé de faire simplement appel à la
photographie. Ensuite, nous sommes partis à Saint-Petersbourg et à
Moscou dans les Musées d’Ethnologie, où l’on nous a ouvert les
portes de collections photographiques du début du siècle.
Quelle
maîtrise vous avez eu sur le montage de l’exposition ?
Nous
avons travaillé ensemble avec le commissariat d’exposition pendant un
an, au rythme d’une réunion par semaine, soit un gros travail de préparation.
J’ai présidé au choix des photos, choix que je n’aurais laissé à
personne le droit de faire à ma place. J’ai demandé des avis, mais il
était hors de question d’exposer un cliché dont je n’étais pas
satisfaite. Mon regard a été accompagné par la logique qui s’est dégagé
de nos concertations. Le scénographe, François Payet, avait travaillé
sur l’exposition de Michael Von Graffenried. J’avais du mal à
imaginer ce que cela pourrait donner pour la Sibérie, pourtant le résultat
m’a tout de suite paru lumineux. Quel
talent !
Sur
place, par quelle entremise avez vous rencontré les gens ? Avez-vous été
introduite par certaines personnes ?
Sur
une période de trois ans, j’ai passé environ huit mois sur place. Au
Kamchatka et en Tchoukotka je ne connaissais personne. Heureusement, je
parlais un peu Russe, assez mal mais c’est un minimum. Cela a donné des
choses assez délirantes ; arriver au Kamchatka en avril et avoir des tempêtes
de neige incroyables, devoir payer des chambres d’hôtels miteuses à
huit cent francs la nuit, ne pas savoir où aller ou comment y aller, etc.
Sans contact, j’ai mis du temps, il fallait des visas spéciaux que les
autorités locales monnayaient à 3000 ou 5000 francs/jour pour entrer en
Tchoukotka. Résultat : un mois d’attente chez des Russes pour obtenir
un tampon spécial grâce à la télévision locale ! C’était une
horreur à tous les niveaux, des conditions de travail très fatigantes.
Le racket organisé est partout ; pour prendre l’avion, pour les
bagages, pour traverser les bras de mers en hélicoptère. Au bout de ce périple,
on trouve une Jeep qui veut bien prendre le risque de traverser sur la
glace du fleuve, bien que ce soit interdit depuis deux jours en raison du
début du dégel. On monte à douze serrés dans la voiture, tout le monde
fait son signe de croix, c’est ça la Russie...
Avec les Nénètses, cela s’est passé beaucoup plus facilement grâce
à la directrice d’un musée, qui connaissait des gens. Elle nous a donné
le contact d’un directeur de Sovkhoze avec qui j’ai dû entrer en
relation. Il a été efficace et gentil. Toutes les populations nomades en
Russie qui travaillent dans la toundra sont liées à un sovkhoze ou un
kolkhoze dirigé par un Russe. De là nous sommes partis sur une moto
neige, avant de nous retrouver sous la responsabilité du chef local.
|
| |
Comment
avez-vous posé votre regard photographique sur les populations ? Y a t-il
une appréhension particulière de l’objectif ?
Je
dirais comme partout ailleurs. Le seul endroit où les problèmes se
posent c’est en France, à cause de ce fameux droit de l’image qui
rend les choses très compliquées. En exagérant un peu, on pourrait dire
qu’il ne faut plus photographier que sa famille, alors qu’en Russie, où
la religion ne pose pas de problèmes particuliers, il faut juste être
attentif à ne pas lever son appareil à tout bout de champ. Chez les Nénètses,
nous avons eu un incident avec un jeune qui était lié à la ville et qui
se méfiait du pouvoir photographique. Il avait d’ailleurs tout à fait
raison, car finalement on nous fait un don total, et ces personnes ne
voient pas ce que l’on fait avec ces clichés. Ils n’en bénéficient
pas, ils donnent. Il y a tellement de gens qui se sont fait avoir, le décalage
est si important... On ne peut plus faire des photographies comme il y a
cinquante ans ; la dimension de respect est devenue essentielle. Lorsque
l’on se déplace au loin, il faut rester longtemps sur place. C’est la
seule façon de travailler. Il faut aussi donner, créer l’échange,
jouer sur le temps et la confiance.
Quelle
est votre opinion sur l’avenir de ces populations ?
Ils
sont en très mauvaise posture. On parle de renouveau comme au Nunavut
canadien. J’ose l’espérer, pourtant... La solution ne se trouve pas
uniquement dans une reconnaissance institutionnelle ou la mise à
disposition d’un territoire. C’est beaucoup plus vicieux que cela.
C’est capital bien entendu, et il faudrait se battre en Russie pour
qu’ils aient ça. Mais il faut ensuite jouer le jeu politique du Canada
avec des règles éloignées des modes de vie traditionnels. Pour les
peuples de Sibérie, il n’y a pas d’avenir sans la Russie, car les
blancs sont à la tête de toutes les institutions, où s’exprime un
racisme terrible, considérant les autochtones comme des sous-hommes. Ils
n’ont pas le droit à la parole. Même pour un droit simple comme celui
de chasser, on décide pour eux. Je ne vois que du pire partout. Ils ne
sont de toute façon pas assez nombreux, noyés dans les problèmes économiques,
sujets à l’avidité des blancs pour le pétrole du sous-sol. Je suis très
pessimiste lorsque j’observe la vie monstrueuse de 90% des gens. Le taux
de suicide est vertigineux. Dans une exposition, il n’est pas possible
de donner une vision totalement noire, mais les hommes sont en grande
majorité alcooliques, détruits, de façon pire que les indiens d’Amérique.
Est-ce
que vous allez poursuivre cette démarche sur des populations qui risquent
de disparaître dans le silence ? Quels sont les projets qui vous tiennent
à cœur ?
J’aimerais
aller en Polynésie pour la même raison. L’envie première n’est pas
de dénoncer, mais d’aller voir ces peuples, de connaître leur nom, de
savoir où ils vivent. J’ai la sensation de ne pas être aller au bout
de cela : nommer les gens, dire qu’ils existent, comprendre leur vie.
Pour schématiser, on peut dire qu’il existe une façon de faire des
photos de voyages que l’on trouve dans Géo, et puis une manière un peu
plus personnelle de procéder. Je pense par exemple aux parcours
d’autres femmes photographes qui prennent le temps de la quête, en
apportant autre chose que de la matière descriptive.
La
Sibérie m’a demandé beaucoup d’énergie pour me concentrer sur mes
photographies, mais il reste un livre à faire sur les peuples de Sibérie
vus à travers des photos anciennes. Cela nécessite une réflexion sur la
cohérence d’une telle entreprise, un peu comme l’a fait Curtis sur
les indiens d’Amérique. Les collections sont incroyables ; on recense
aujourd’hui 26 peuples sibériens, mais ils étaient peut-être 40 au début
du siècle ! Et puis, je pense également à un projet éditorial qui réunirait
plusieurs femmes sur le thème de la photographe amoureuse. Des idées,
j’en ai plein, maintenant il faut les mettre en pratique !
Propos
recueillis par Gunther LUDWIG
|